Le Figaro Samedi 01.08.1987


Esperanto : un siècle d'utopie


Il y a cent ans, Louis-Lazare Zamenhof créait cette langue qui se voulait universelle, mais reste relativement confidentielle, véhicule d'une certaine pensée idéaliste.

La Bible, le Coran, le Petit Livre rouge, le Manifeste du Parti communiste, Astérix, Shakespeare, Hugo : près de trente mille ouvrages ont été traduits en espéranto. La langue a aussi ses poètes, ses chanteurs et ses écrivains, comme le Hongrois Kalocsay et l'Ecossais Auld qui composent directement en espéranto. L'espéranto, cette langue à vocation universelle, capable, selon ses zélateurs, de briser la tour de Babel des langues, est centenaire.

C'est l'occasion d'un retour aux sources pour cet idiome créé par l'utopiste Louis-Lazare Zamenhof et qui fêtait son siècle cette semaine, à Varsovie, en Pologne, dans le pays même de son fondateur.

Un congrès d'une importance exceptionnelle accompagne cette célébration : selon l'UFE (Union Française pour l'espéranto) dont le siège mondial est à Rotterdam, plus de six mille espérantistes venus de soixante-quatorze pays du monde se sont rendus à Varsovie. En même temps, la France frappe une médaille à l'effigie de Zamenhof et l'Espagne propose un cachet postal commémorant ce centenaire.

« Varsovie est aussi le carrefour de l'Occident et de l'Orient », affirme l'UFE pour justifier le choix de la ville. Cette opinion rend compte de la vigueur idéaliste qui continue d'animer les praticiens de la langue internationale.

« Toujours des promesses »

Aux yeux des espérantistes, aucune séparation géographique ou politique ne tient. Seules comptent les barrières linguistiques qu'ils ont l'ambition de dépasser, à plus ou moins long terme, grâce à l'espéranto : « La différence des langues est l'essence même de la différence et de l'hostilité réciproques entre les peuples », écrivait Zamenhof.

Les espérantistes n'honorent que le pacifisme, même si les trois millions d'espérantistes, toujours selon l'UFE, reflètent exactement la diversité politique, philosophique et religieuse de l'humanité. En témoigne la kyrielle d'associations qu'ils ont créées pour se retrouver entre espérantistes anarchistes, cheminots, quakers, mormons, naturistes, cyclistes, homosexuels, communistes. En URSS, un groupe de dissidents fanatiques répand l'espéranto, persuadé qu'il facilitera l'avènement de la révolution mondiale.

Son aisance à franchir les barrières linguistiques en fait un outil de propagande internationale dont l'intérêt n'a pas échappé aux gouvernements des Etats socialistes. Dans les pays d'Europe de l'Est, les membres du Parti dirigent systématiquement les organisations espérantistes, prohibées sous Staline, affirme l'UFE.

Seule la Hongrie tient l'espéranto pour une deuxième langue à part entière dans ses programmes d'enseignement. Comme la Pologne et la Bulgarie, elle est le pays qui possède, relativement au nombre d'habitants, le plus fort taux d'espérantistes. Une popularité semblable existerait en Chine : selon l'UFE, l'université de Pékin déborde d'espérantistes et Radio Pékin comme Radio Varsovie émet en espéranto plusieurs heures par jour.

L'enseignement de leur langue est un des fers de lance des espérantistes. « En France, avant l'avènement de la gauche, nous avions obtenu d'elle, à deux reprises, qu'elle fasse voter une proposition de loi pour introduire l'enseignement de l'espéranto dans les écoles », explique un responsable de l'UFE. » « Des promesses... toujours des promesses... »

Depuis 1938, l'enseignement de l'espéranto est autorisé en dehors des programmes. Les universités de Clermont-Ferrand, d'Aix-en-Provence, de Lille, de Pau et de Paris VIII le dispensent à quelques poignées d'étudiants.

Les espérantistes revendiquent également l'emploi de l'espéranto dans les relations internationales qui permettrait d'éviter l'impérialisme linguistique des grandes puissances. Mais toutes les démarches qu'ils ont entreprises auprès de l'ONU sont jusqu'à présent restées vaines.

« Personne ne se range à nos arguments, déplore Roger Despiney, le responsable de l'UFE, mais nous y arriverons, simple question de logique et de patience. »

Les espérantistes reconnaissent partager encore l'utopie du professeur Zamenhof qui l'a lancé en signant, à vingt-huit ans, sous le pseudonyme de docteur Espéranto, un traité en russe de « Lingvo Internacia ». Il parlait dix langues et était né en Lithuanie à Bjalistok, une petite tour de Babel avec quatre groupes linguistiques.

L'espéranto s'apprend, selon l'UFE, en cinq à dix fois moins de temps qu'une autre langue. C'est une langue agglutinante dont les structures, parfaitement logiques et régulières, suscitent actuellement de nombreuses recherches de linguistes. Une académie de quarante membres veille à ce qu'elle ne soit pas dévoyée sans empêcher cependant la langue d'évoluer.


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